"Ma
mère est-elle moins digne parce qu'elle a perdu la
raison ?"
"Le Monde", 1er mars 2003.
Antoine Hennion est directeur de recherches au Centre de
sociologie de l'innovation de l'Ecole des mines de Paris.
"Hélas, ma mère est atteinte d’Alzheimer,
depuis plus de dix ans sans doute. Et j’écris
ceci aussi en pensant à mon père qui lui, après
avoir longtemps reculé l’échéance,
a placé dans une maison spécialisée celle
avec qui il a, (…) vécu cinquante ans heureux,
et qui ne le reconnaît plus. Il va la voir, guette un
regard, un sourire, un moment de calme.
La première fois qu’on franchit les portes (closes
de l’intérieur) d’une maison pour malades
d’Alzheimer, on peut être pris de répulsion
devant le spectacle de ces babines retroussées, de
ces regards vides ou méchants, de ces corps branlants
qui se battent et se poussent pour garder un siège,
de ces cris et de ces rires de fous. Au bout de deux visites,
on passe outre (c'est-à-dire plus précisément,
on s’avoue que c’est de notre refus qu’il
s’agissait, non de leur état), on dépasse
sans mal ce sentiment de répulsion superficiel, éloigné,
on revoit des humains derrière chaque malade, on plaisante
avec l’une sans savoir pourquoi elle rit, on répond
fort à tel autre qui vous demande pourquoi il est là,
on écoute un autre répéter indéfiniment
la même phrase sans sens.
Que penserait-on alors du parent novice qui, de son premier
réflexe de dégoût, déduirait qu’il
faut, par amour, soulager tous ces pauvres gens de leur souffrance
? Ne serait-ce pas plutôt à lui d’apprendre
à revoir des humains derrière ces masques grimaçants,
au-delà du dégoût qu’il provoque
chez le bien-portant ?
Je ne supporte pas (…) de voir ma mère absente,
autrefois si vive, caustique, drôle, me regarder comme
un étranger, parfois totalement indifférente,
d’autres fois hostile. Je souffre dans ma dignité
quand je la vois, elle qui était si fière, se
battre pour le biscuit que lui dérobe son voisin, avant
de ne pas réussir à le tremper dans le chocolat
chaud qu’elle va renverser sur sa serviette. Pourtant,
parfois, après l’avoir moi-même chantonné
à plusieurs reprises, je l’entends, un sourire
ineffable aux lèvres, entonner « L’amour
est enfant de Bohême » (sans les paroles), et
rire aux larmes sur le palampampam final. Et c’est elle
dans cette seconde de bonheur, qui m’apprend que je
ne sais rien sur la vie, sur le bonheur, sur la souffrance,
sur l’amour.
La question n’est plus de « supporter »
quoi que ce soit, mais d’aimer encore. Et cet amour
est un don réciproque, c’est le malade qui donne
alors une leçon d’humanité à son
visiteur. J’ai révisé ma définition
de la dignité, merci maman ! Est-il plus "humain"
de transformer le malade en thermomètre de sa maladie,
pour casser ensuite le thermomètre, ou plutôt
d’apprendre à travers lui qu’il y a toujours
de l’humain dans l’être dont la souffrance,
la déchéance physique ou mentale fait d’abord
peur, à cause de l’image qu’elle renvoie
de la mort.
Je ne condamne personne, mais si l’on appelle courage
et amour le fait de tuer celle qu’on a aimée
parce qu’on refuse son état présent, comment
appeler le courage et l’amour de celui qui, passant
outre son dégoût, sa tristesse, son effroi, sa
révolte, sa peur parfois, continue à aimer aujourd’hui,
dans son état déchu, celle qu’il a aimée
belle et vive ?"
|