"Laure mourut dans un climat d'amour
et d'attention"
Dr Monique Brossard le Grand, « Mourir dans l’amour »,
JC Lattès, 1999.
"Depuis quelques jours, Laure avait rejoint son dernier
havre, celui où elle devait trouver la paix, au bout
du chemin.
Lors de ma première visite à l’hôpital,
je crus m’être trompée d’établissement.
Un bâtiment moderne, construit sur pilotis, se profilait
au-delà du jardin arboré. L’entrée,
claire et accueillante, baignait dans une lumière douce
dispensée par de larges baies vitrées et opaques
sur des murs de béton brut qui donnaient à l’ensemble
un aspect inachevé. Un concept bien éloigné du
découpage géométrique et fonctionnel des
unités hospitalières.
Allongée sur son lit, Laure m’attendait sous
des péplums bleutés, tendus comme les voiles
d’un bateau, légers comme une invitation au voyage.
Coquettement vêtue, selon son habitude, elle avait l’air
d’une convalescente heureuse. Son châle aux motifs
byzantins habillant le fauteuil attestait qu’on était
bien chez elle.
La patronne du service vint nous rejoindre. Fine silhouette
dans une robe bleue sous sa blouse blanche ouverte, elle affichait
une apaisante sérénité. Nous visitâmes
ensemble cette grande maison aménagée avec un
goût exquis et conçue pour ménager à ses
hôtes aussi bien une parfaite intimité qu’une
réelle convivialité.
Ici, une chambre pour la famille et la salle de bains, là le
coin cuisine et le grand salon aux couleurs pastel. Sans oublier
la salle de jeux pour les enfants. Parce qu’ici, on se
regroupe en famille, et il est permis de cuisiner les plats
favoris des malades. Il est de règle d’accéder à leurs
désirs, fussent-ils d’avoir près d’eux
un chat, un chien, des oiseaux, des poissons rouges -ces derniers
les plus adaptés au silence des lieux qui, sans être
monacal, n’est jamais troublé par des éclats
de voix ni par les roulements de chariots, les bruits de vaisselle
des couloirs d’hôpital. Même la sonnerie
des téléphones y est discrète, feutrée.
Cette unité, pour autant, n’est pas un enclos
coupé du monde : la vie y pénètre
de partout. Mais c’est un lieu de paix, où chacun
peut trouver son bonheur ou vivre son malheur. Ici, on vit,
on revit, on meurt -mais on ne souffre pas.
Le personnel, très motivé, a choisi de travailler
dans des conditions profondément différentes
de celles qu’il avait pu connaître auparavant.
Après trois ans d’activité hospitalière
normale, il a reçu une formation conforme à l’éthique
de ce lieu de travail et de compassion, où l’on
soulage les malades sans jamais nier la mort, où s’estompe
l’angoisse des fins de vie difficiles et même se
forge l’espoir d’une amélioration temporaire
qui permettrait de regagner son foyer.
Ici, le malade est roi : c’est lui qui décide,
avec les soignants, du rythme de sa journée en fonction
de ses possibilités physiques.
«
L’équipe s’adapte, écrit le chef
du service. Si un malade souhaite un bain l’après-midi
plutôt que le soir, manger ou ne pas manger, sortir dans
le jardin, on accepte. Priorité est donnée à ses
désirs, sans entrer pour autant dans une stratégie
d’enfant gâté. » (1). L’unité peut
accepter jusqu’à dix malades.
C'est de ces attentions et de ces soins que mon amie bénéficia
pendant un peu plus d’un mois. Je devais partir en mission,
un départ qu’il m’était impossible
de différer. Au moment de nous quitter, nous échangeâmes
un baiser. C’était le premier, et nous savions
que ce serait aussi le dernier. Mais je savais également
que je ne la laissais pas seule : elle avait ses neveux,
et autour d’elle toute une équipe qui l’entourait
d’amour et d’attention.
Elle mourut un 15 août. Le médecin était
resté près d’elle jusqu’à minuit,
et puis elle s’était endormie juste avant que
la mort ne l’emporte."
(1) Dr. Salamagne et E. Hirsch, "Accompagner jusqu’au
bout de la vie", éd. du Cerf, 1992.

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